Thierry Loussouarn

dimanche 7 février 2016

7. UN LAPSUS

Je reçois un couple. C’est le mari qui a appelé. Il vient accompagné de sa femme.
Il a 6 ans de plus qu’elle. Quand il l’a connue, elle était étudiante. Il doit alors partir sur la région parisienne pour son travail. Elle décide de le suivre. Tout va bien pendant quelques années. Néanmoins, en 96 il a un problème de santé: tumeur au cerveau, opération et crise d’épilepsie. Celles-ci sont violentes mais rares (3 en tout en 7 ans).
Ils viennent me voir pour un problème au sujet de l’allaitement. Ils viennent d’avoir un deuxième enfant il y a 13 jours. La femme n’avait pas envie d’allaiter. Le mari lui voulait cet allaitement et n’a pas semble t-il entendu le désir de sa femme qui, elle ne voulait pas allaiter. Néanmoins, elle essaie et ça ne marche pas. La mère de la femme est contre l’allaitement. Elle l’encourage même à donner des biberons. Et le mari est mécontent que sa belle-mère soit contre; il ne supporte pas ce conseil. Pour lui, c’est à cause d’elle que sa femme n’allaite pas.
Par contre, la mère du mari, elle, est pour l’allaitement . Elle a eu 7 enfants et les a allaités tous sauf le dernier, mon client.
Après un quart d’heure d’entretien, le mari parle essentiellement de sa belle-mère. Belle-mère qui recommande les biberons, qui fait la vaisselle (alors qu’il lui a dit de ne pas la faire) ou qui la fait sans son autorisation. Il n’aime pas voir sa belle-mère faire la vaisselle chez lui.
Il ne supporte pas non plus de voir que sa femme ne réagit pas aux comportements de sa mère. Elle dit ne pas en ressentir le besoin et ne pas avoir envie de se fâcher avec elle pour des problèmes aussi peu importants.
Je pose au mari des questions sur son enfance. Sa mère c’était l’autorité à la maison. C’est elle qui punissait: elle tirait les cheveux ou le fouettait avec des orties. Spontanément il évalue à 10 fois le nombre de fois où il a été fouetté dans son enfance.
Je lui demande ce qu’il ressentait alors vis à vis d’elle. Il semble avoir du mal à exprimer un ressenti puis finalement il parle de haine. 20 minutes plus tard, il dira pourtant ne pas se souvenir de sentiments envers sa mère. Sa femme et moi-même lui faisons remarquer qu’il a précédemment parlé de haine. Il a déjà oublié. Force du refoulement!
Je lui parle du phénomène de transfert, lui parle de ce qu’il a pu ressentir vis à vis de sa mère, enfant, et qu’il n’a pu exprimer. Il précise qu’il ne disait jamais rien face à elle.
Quelques instants plus tard, il s’adresse à sa femme et lui dit: “J’en veux à ta belle-mère...” Sa femme rectifie tout de suite: “A ta mère.” Et moi, je rajoute: “C’est un lapsus. Si vous en voulez à la belle-mère de votre femme, c’est bien à votre propre mère que vous en voulez.”
Ce que le mari vit et ressent vis à vis de sa belle-mère vient de son histoire avec sa propre mère, sans doute de son autoritarisme. Il n’aime pas qu’on lui impose quelque chose: la vaisselle que fait sa belle-mère, c’est quelque chose qu’on lui impose. Il n’aime pas voir que sa femme ne réagit pas aux comportements de sa mère. Certainement que lui-même n’a pas aimé que sa mère lui impose des choses (sa mère lui interdisait de partir dans les champs ou de partir trop longtemps; et j’apprendrais plus tard, en séance, qu’elle décidait quand il pouvait s’habiller ou plus précisément quand il pouvait aller chercher ses vêtements: en fait c’est sa mère qui allait lui chercher). Et lui-même n’a pas su réagir. C’est d'ailleurs bien ce qui le gène quand il voit sa femme sans réaction vis à vis de sa mère.
Cette vignette est intéressante car elle montre bien:
- le poids de notre histoire sur nos vécus d'adultes
- la force du refoulement qui s'exprime néanmoins dans la vie de ce couple et notamment du mari
- une attitude narcissique de la mère du mari (c'est elle qui décidait quand il devait s'habiller et avec quels vêtements)
- un lapsus intéressant (totalement inconscient) qui montre bien ce que le mari ressent vis à vis de sa propre mère

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